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FR: Agtech: la data science ne portera pas de fruits si elle oublie l’agriculteur

Mis à jour : 26 juin 2019

J’ai vécu jusqu’ici par procuration les fantasmes et frustrations de mes clients agriculteurs et il me manquait le sel de l’expérience directe. Impliqué dans les technologies agricoles depuis quelques années, j’ai décidé en septembre de me rapprocher de la terre pour vivre le parcours, contraignant mais gratifiant, de tout agriculteur.Cet article introduit le projet expérimental que je mène avec Monsieur Abdelaziz, mon partenaire agriculteur, et initie une série de contributions.


Les agriculteurs ont de très bonnes raisons de faire ce qu’ils font


Interloqué par la situation peu confortable des agriculteurs marocains et en quête de solutions disruptives, j’atterrissais en 2016 chez le leader du drone agricole pour mettre le drone au service des agriculteurs africains. Au Maroc, Les « belles terres » argileuses du Gharb, riches de leurs matières organiques, ne permettent pas aux agriculteurs marocains de côtoyer les rendements céréaliers de leurs voisins européens et j’en faisais un complexe. La région de Sidi Slimane culmine à 55 quintaux de rendement en blé tendre les belles années, soit le rendement de ce qu’on appelle affectueusement les « terres pauvres » en Bretagne. Les capteurs embarqués sur drone ou satellite, héritiers de décennies de recherche en télédétection, aident à appréhender tant de complexité et alimentent de nombreux modèles agronomiques issus de la recherche. Pour SOWIT, il s’agit d'aider les agriculteurs africains à piloter les opérations cruciales en se reposant sur l’ensemble des connaissances émergeant depuis plusieurs décennies.


C’est dans ces termes que je consolais ma frustration : la construction de solutions disruptives pour favoriser l'accès à l'information, voire l'expertise.Cette approche top-down d’une agronomie conçue comme une "agriculture savante" s’est petit à petit estompée au profit d’une science de l’action qui m’a amené sur les terres limoneuses du Saïss. Côtoyer mes clients agriculteurs m’a permis de comprendre une chose pourtant très simple : les agriculteurs ont de très bonnes raisons de faire ce qu’ils font. Sensibilisé aux bénéfices du système de culture (rotation) par mes échanges avec les agriculteurs français, je ne comprenais pas pourquoi certains agriculteurs marocains installaient deux campagnes d’orge consécutives. J’en oubliai l’essentiel, à savoir le réflexe vital des agriculteurs de positionner le cycle cultural par rapport à une contrainte supérieure, celle du régime des pluies. Vivre une campagne c’est aussi apprendre à refuser les recettes et voir la diversité des situations agricoles comme source de théorisation (et de développement de solutions)

C’est cette tension entre les connaissances spécifiques souvent empiriques et intuitives et les connaissances génériques résultant de la recherche et de la modélisation que je vis sur le terrain. L’attachement démesuré à la spécificité présente le risque de l’aveuglement alors que la modélisation générique peut s’avérer réductrice. D’un côté, rien ne compte à part la “vérité du terrain” et de l’autre rien à part celle de la recherche. Pourtant, ces vérités situées sur deux plans distincts peuvent se retrouver et se nourrir pour le bien de l’agriculteur et de l’agriculture. La technologie peut-elle contribuer à résoudre ce paradox et réconcilier ce qui doit être avec ce qui est ? Peut-on imaginer un « machine learning » visant à rapporter en continu les mécanismes des modèles avec les spécificités opérationnelles, génétiques et environnementales propres à la parcelle et à l’agriculteur ?

L’expérience que SOWIT mène dans la région du Saïss à quelques kilomètres de Fès vise à vivre et éclairer ces paradoxes à travers l’installation d’une culture d’orge dans le cadre d’un protocole expérimental incorporant le test de plusieurs hypothèses.



L’avenir de vos terres est dans le ciel


La campagne agricole 2017-2018 s’annonce extrêmement contraignante au Maroc. La parcelle que nous exploitons, située dans la périphérie de Fes, a connu 7 mois et 18 jours de disette avant de recevoir 29 mm de pluie fin Novembre. L’historique de pluviométrie est sans appel, c’est la première année depuis 10 ans où il n’a pas plu durant les mois de septembre et octobre. Je voulais vivre la contrainte, me voilà servi. Ci-dessous, deux olives issues d’une même récolte en Novembre, l’une provenant d’un arbre irrigué en goutte-à-goutte et l’autre provenant d’un arbre en sec.


« L’avenir de vos terres est dans le ciel » est la devise d’AIRINOV, entreprise leader du drone agricole. Bizarrement, la devise prend une toute autre tonalité au Maroc, l’avenir est bien dans le ciel avec la pluie qui se fait attendre et nous impose de retarder l’installation de la culture. En effet, pas de chisel pour intervenir en sec et un sol très limoneux qui prend une allure poussiéreuse avec tant d’aridité. La semelle de labour (voir croquis) bien présente fait office de frontière au développement du système racinaire et aurait mérité un beau décompactage. On oublie presque tout cela pour se concentrer sur les prévisions de pluie. L’eau, reste l’une des contraintes principales au Maroc et la pluie du 30 novembre sonne la délivrance pour nous, en tout cas pour le moment.




La mécanisation de l’agriculture marocaine, un vœu pieux ?


L’autre contrainte, c’est le matériel, surtout face à un tel sol. Dans un pays où on trouve 7 tracteurs pour 1000 agriculteurs (près de 1500 pour 1000 en France) on a du mal à mettre en œuvre ses plans. Monsieur Abdelaziz est astucieux, il a appris à jongler avec les nombreuses contraintes et n’a pas hésité à faire intervenir une machine de construction pour aérer sa parcelle face à la difficulté de trouver une entreprise agricole digne de ce nom.





La mécanisation prend pourtant tout son sens dans le Saïss où aérer les terrains rocailleux et limoneux requiert une puissance mécanique importante. Cette contrainte se poursuit au moment de semer car il est impossible de trouver un semoir mécanique à proximité, on en revient donc aux mains. Ce constat est surprenant pour moi qui suis habitué aux avancées communiquées par le Plan Maroc Vert. Décidément, l’objectif d’une mécanisation de 0,4 CV/Hectare à 1 CV/Hectare (0,27 actuellement) semble difficile au vu de la valeur ajoutée dégagée par les agriculteurs et l’état de la prestation agricole. Les subventions sont de bonne volonté mais peinent à amorcer la mécanisation car il ne suffit pas d’acheter mais il faut bien amortir l’actif. Seules une prestation agricole professionnelle ou des coopératives d’utilisation de matériel agricole (CUMA) présentent des business model adaptés. Malheureusement, le périple de Monsieur Abdelaziz à Ain Cheggag n’a pas suffit pour dénicher un semoir mécanique et nous écartons l’idée de tester le matériel durant notre protocole.


Les semences et le pilotage de la fertilisation en jeu pour optimiser la production d’orge


En accord avec Monsieur Abdelaziz, on a décidé de tester deux hypothèses (semences et pilotage fertilisation) visant à optimiser l’itinéraire technique de l’orge en fonction des contraintes observées. La parcelle étant relativement homogène, elle peut se prêter à l’expérimentation, d’autant plus qu’un suivi par drone est prévu pour mesurer les résultats. Ces expérimentations feront l’objet de rapports permettant à d’autres agriculteurs d’en bénéficier et d’avoir une idée plus précise sur les bénéfices du pilotage de fertilisation et l’utilisation de semences sélectionnées.  La parcelle est donc subdivisée pour les besoins de l’essai pour répondre à ces besoins d’évaluation. Pour la fertilisation de couverture, le conseil drone sera confronté à FERTIMAP qui est un outil WEB-SIG développé par l’Office Chérifien des Phosphates et le Ministère de l’Agriculture et de la Pêche Maritime visant à améliorer la capacité des conseillers agricoles. Pour les semences, on comparera les semences ordinaires à des semences Aphysem. Les différents survols de drone nous permettront de recueillir plusieurs mesures caractéristiques.

Si vous êtes intéressés par les essais menés et plus généralement notre expérience, n’hésitez pas à me laisser votre e-mail. Vos avis et expertises seront intégrés aux contributions.

Les articles suivants porteront sur les sujets sur lesquels SOWIT développe des OAD, tels le pilotage de la fertilisation par différents outils, le choix des semences, l’étude des régimes de pluie ou encore les méthodes de diagnostic agricole.

Hamza Rkha Chaham

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